Serguei Pougatchev, l’ex oligarque qui déclare la guerre à Poutine

EXCLUSIF L’homme d’affaires, dont la Russie vient de demander l’extradition à la France, réclame 12 milliards de dollars au Kremlin en compensation du “pillage” de son empire industriel. Dans une interview à Challenges, il menace Poutine d’un scandale pire que les Panama Papers. Proche de Boris Eltsine puis de Vladimir Poutine dans les années 1990 et 2000, patron d’un immense empire constitué de banques, de mines de charbon et de chantiers navals, Serguei Pougatchev, 53 ans, est désormais un homme seul, ou presque. L’oukase du Kremlin à son endroit, lancé à la fin des années 2000, a fait des dégâts. Recherché par la justice russe pour escroquerie et détournement de fonds, accusé de banqueroute frauduleuse dans l’enquête sur la faillite de sa banque, Mejprombank, en 2010, Pougatchev a vu tous ses actifs confisqués, l’essentiel de ses comptes bloqués. Moscou a même réclamé, le 2 mars, son extradition à la France. Mais l’ex-propriétaire des chantiers navals de Saint-Pétersbourg a décidé de rendre coup pour coup. Dans une interview à Challenges, il accuse Vladimir Poutine de l’avoir “dépouillé”,réclame 12 milliards de dollars de dédommagement à la Russie devant la Cour arbitrale de La Haye, et demande que le premier ministre Dmitri Medvedev et le patron de Rosneft Igor Setchine soient entendus. Il exige même que Moscou dépose 6 milliards de dollars sur un compte séquestre pour s’assurer qu’elle respectera le verdict du tribunal. Que vous inspire la demande d’extradition annoncée le 2 mars par le procureur général adjoint russe Saak Karapetian? La législation ne permet pas à la France d’extrader ses ressortissants. Je suis citoyen français, et je ne suis plus citoyen russe depuis 2012. Par conséquent, une demande d’extradition est tout simplement absurde. Pourquoi cette demande de la justice russe, alors? Elle est liée à mon dépôt de plainte contre la Russie le 21 septembre 2015, dans le cadre de l’accord bilatéral de protection des investissements entre la France et la Russie. Depuis six mois, le Kremlin essaie de m’intimider. En Russie, une action au pénal a été initiée contre moi. Les managers de mes anciennes sociétés ont été arrêtés, sans aucun fondement, des perquisitions ont été menées par le FSB [ex-KGB]. Des arrestations ont été effectuées pour que soit donnés des témoignages mensongers contre moi. Cela a été dit très ouvertement dans un procès contre Dmitri Amounts (ex ministre adjoint du tourisme en Russie), qui est actuellement en prison. Des représentants du procureur général et du FSB ont essayé de lui extorquer des témoignages mensongers contre moi en échange de sa libération … Que répondez-vous aux accusations d’escroquerie et de détournement de fonds (700 millions de dollars) lancées par la justice russe? Il est totalement absurde de m’accuser de détournement de mes propres fonds! D’autant plus qu’au moment du pillage de mes actifs, les évaluations officielles estimaient mon patrimoine à environ 15 milliards… Après le pillage de mon patrimoine, auquel ont participé le président Poutine, le premier ministre Medvedev et des hommes d’affaires qui leur sont proches, je m’attendais à ce que la Russie ait recours au chantage. Dans mon affaire, il ne s’agit pas seulement de documents concernant le vol de mon patrimoine, mais également de documents sur la façon dont est constitué le régime de Poutine. Je suis persuadé que lui et son entourage savent à quoi s’en tenir et mesurent les risques. Il s’agit d’écrits et de témoignages qui vont lever le voile sur les gens qui dirigent la Russie d’aujourd’hui. Pour eux, cela peut avoir des conséquences bien plus importantes que les Panama Papers révélés par les journalistes. Vous ne faites donc pas confiance à la justice russe pour juger votre cas? Le principal problème en Russie est le manque d’équité du système judiciaire. Ceci permet de falsifier n’importe quoi pour plaire au Kremlin. La corruption totale des forces de l’ordre et des juges ne laisse la possibilité à aucun citoyen russe de se défendre. Il est de notoriété publique que la Russie ne respecte pas ses obligations internationales, et essaie de démontrer son importance dans l’arène internationale en utilisant force et menaces. Il n’y a qu’à voir le conflit en Ukraine, qui a entraîné la mort de milliers de personnes, l’annexion de la Crimée, les tentatives de défense du régime d’Assad en Syrie et bien d’autres événements. Les accusations mensongères portées contre moi semblent réellement sans importance quand on a tout ceci à l’esprit. Pourquoi voyez-vous la main de Vladimir Poutine derrière cette procédure? C’est lui, Vladimir Poutine, qui est le bénéficiaire de toutes les campagnes liées à l’expropriation de mes actifs. Il a personnellement mené des pourparlers avec moi sur la vente de tous mes actifs en Russie. Mais son attaché de presse a démenti toute implication dans votre affaire… C’est un mensonge. C’est Poutine lui-même, sous prétexte que je suis Français, qui m’a proposé que l’Etat russe rachète tous mes actifs qui, selon lui, étaient stratégiques. Poutine m’a fait une «proposition» que je ne pouvais refuser. J’ai rempli toutes mes obligations liées à cette vente, mais je n’ai jamais reçu de paiement en échange. J’étais donc dans l’obligation de demander justice devant la Cour Internationale de La Haye. Vous étiez réputé proche de Vladimir Poutine dans les années 90 et 2000. Comment expliquez-vous sa volte-face à votre égard? J’ai du mal à le dire. Je connais très bien Poutine, car j’avais d’excellentes relations avec Anatoly Sobtchak, l’ancien maire de Saint Pétersbourg [mentor de Poutine]. Quand Poutine est venu travailler à Moscou, nous avons beaucoup échangé, particulièrement parce que nos enfants ont le même âge et étaient amis. Ces longs échanges ont entraîné des liens familiaux étroits. J’entretenais des relations proches avec la famille et l’entourage proche d’Eltsine, qui rencontrait des difficultés à la fin des années 90. A ce titre, j’ai été l’homme qui a recommandé Vladimir Poutine comme successeur d’Eltsine au poste de président de la Russie. C’était il y a bien longtemps. Il s’est écoulé 17 ans. A la question: qu’est ce qui a changé? Je répondrais: «tout». Dans le cadre de votre procédure au tribunal arbitral de la Haye, vous demandez que soient entendus le premier ministre Dmitri Medvedev, Igor Setchine (vice-premier ministre et président du géant pétrolier Rosneft), l’ex-ministre des finances Alexeï Koudrine… Pourquoi cette offensive? L’expropriation de mes actifs a été réalisée par le cercle proche de Poutine, comme Medvedev, Setchine, Koudrine, Uliukaev et beaucoup d’autres. Je suis certain qu’ils vont devoir se présenter devant la Cour et livrer des témoignages qui seront rendus publics. La Cour dispose des compétences pour appeler à témoigner toute personne, quel que soit leur rang, sauf si elles sont protégées par l’immunité, comme Poutine. Vous réclamez aussi que la Russie verse sur un compte séquestre plusieurs milliards de dollars… Le but est de garantir la réalisation de la décision de la Cour de la Haye dans cette affaire. Nous demandons que la Russie mette sous séquestre 50% de la somme totale demandée, soit 6 milliards de dollars, sur le compte de la Cour ou une décision de geler les actifs de la Russie dans le monde entier pour le montant total de la plainte. Vous avez affirmé à plusieurs reprises être en danger de mort. Est-ce toujours le cas? La Russie, aussi bien sur son territoire qu’à l’étranger, a mené une politique d’intimidation. Des représentants de l’Etat russe m’ont kidnappé sur le sol français, ont exigé que j’arrête ma lutte pour récupérer mes actifs. Ils ont aussi essayé de m’extorquer une très grosse somme d’argent sous la menace de nous tuer, moi et les miens. Quand j’étais à Londres, le département antiterroriste de Scotland Yard a découvert sous mes voitures des dispositifs probablement explosifs. Une enquête pénale est en cours. Elle ne va pas aussi vite que je le souhaiterais

FG

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